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Journal de création

Un projet de Rachid Akbal · Cie Le Temps de Vivre

Métamorphoses du vivant

CRÉATION 2022-2023

Métamorphoses du vivant met en scène nos imbrications au monde à travers trois espaces-temps : un metteur en scène fabrique devant nos yeux un spectacle avec les créateurs qui l’entourent et le questionnent sur ses intentions. Une jeune femme prépare, chaque nuit, dans les rues d’Evry, l’un des trails les plus difficiles au monde (la diagonale des fous sur l’Île de La Réunion). En 1824, un herboriste s’installe à La Réunion à la recherche d’herbes dont il espère tirer profit. Il voit son esclave malgache s’enfuir et trouver refuge dans la forêt primaire. Jouant sur la confusion des identités et les glissements d’époque, Rachid Akbal et ses acolytes nous entraînent dans une métamorphose permanente pour mieux nous rappeler que rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Une rêverie joyeuse et troublante sur le vivant.

Avec Rachid Akbal, Clément Roussillat, une comédienne-danseuse
Mise en scène et texte : Rachid Akbal
Dramaturgie : en cours
Chorégraphie : en cours
Scénographie, costumes : Fabienne Desflèches
Création vidéo : Didier Léglise
Création lumières : Hervé Bontemps
Création sonore : Clément Roussillat
Régie générale : Katell Le Gars

Production : Compagnie théâtrale Le Temps de Vivre
Co-production : Festival La bèl Parol / Cie Karanbolaz et Théâtre Luc Donat à la Réunion, l’Agora-Desnos, scène nationale de l’Essonne à Evry, Espace culturel Boris Vian aux Ulis.
Accueils en résidence : le Théâtre de l’Usine à Eragny-sur-Oise, l’Avant-Seine / Théâtre de Colombes

La compagnie théâtrale Le Temps de Vivre est aidée par le Ministère de la Culture / Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Île-de-France, au titre de l’aide aux compagnies conventionnées. Elle est conventionnée par la Région Île-de-France au titre de la permanence artistique, par la Ville de Colombes et subventionnée par le Conseil départemental des Hauts-de-Seine.

Pourquoi ce journal ?

Ce journal de création est fait pour garder une trace de tout ce que je vais défaire peu à peu, de toutes les idées que je voudrais fixer, nouer, composer, assembler, faire tenir… sans y arriver. Une trace des rives sur lesquelles m’emmènent ces pensées du vivant, de mes dérives sur les sentiers de La Réunion, du Lot ou du Vexin.

Ce journal de création est fait pour partager avec vous, lecteur, spectateur, partenaire, toutes les pistes que j’ai pu suivre avant de créer le spectacle Métamorphoses du vivant.

Au sein de la compagnie Le Temps de Vivre, nous réfléchissons beaucoup à la manière de mettre en partage nos processus de création, aussi il m’a semblé important de commencer à dialoguer avant la création, avant l’oeuvre achevée.

Pour chaque création, nous avons des carnets de notes, des journaux plus ou moins intimes, des échanges de mails… Voués à l’oubli la plupart du temps, ils restent du domaine du souvenir personnel. Dans le spectacle que vous verrez à la fin de ces deux ou trois années de travail, tout cela restera partie immergée, secrète.

De plus en plus, je crois que ce temps qui précède l’œuvre est aussi important que l’œuvre elle-même. Ce temps nous replace dans la durée, dans le doute, dans le droit à l’erreur, dans le lien. Ce temps n’autorise pas certains à dire « je sais » tandis que d’autres sont condamnés à dire « je ne sais pas ». Ce temps nous met sur un pied d’égalité.

Je ne sais pas si vous lirez un seul épisode ou tout ce journal, je ne sais pas si vous commenterez, si vous prendrez des idées abandonnées pour en faire un autre spectacle, si vous deviendrez pisteur mais nous aurons ainsi, ensemble, soufflé sur « les braises du vivant »*.

* Raviver les braises du vivant, Baptiste Morizot, philosophe et pisteur.

Résidence d’écriture nomade #1 – Marcilhac-sur-Célé – 19 avril 2021

Écouter pour voir

À peine installés, nous sortons avec Romain rejoindre Thomas.

C’est un spécialiste du son, un acousticien de renommée internationale, qui s’est spécialisé dans l’observation des oiseaux et des chauve-souris.

Ce soir, nous partons écouter et regarder les chauve-souris, écouter pour voir.

Nous sommes sur les bords du Célé, à Marcilhac-sur-Célé, où la nourriture est abondante pour les chiroptères.

Il fait froid et le taux d’humidité doit être haut. Sur le bord d’en face, un héron lentement se dirige vers l’eau. On entend la chouette hulotte qui tend la nuit. Elle chasse.

Avant de commencer le pistage des chauves-souris, Thomas nous parle de sa matinée : il est venu au même endroit pour observer un couple de faucons pèlerins qui nichent dans la falaise dominant le village.

Thomas nous montre un appareil qui capte les ultra-sons, plus exactement qui enregistre les cris d’écholocalisation des chauve-souris, une détection hétérodyne.

Il nous fait un point technique sur les fréquences lorsqu’elles volent ou bien encore quand les chauve-souris s’approchent d’une proie (un buzz).

Il y a plus de 30 espèces dans le Lot, dont la pipistrelle commune ou le petit et le grand murin, le molosse, le rhinolophe…

Il fait écouter au ralenti, 10 fois moins vite les sons qu’il capte, on est en pleine science-fiction.
Dès qu’il capte leur présence, il allume sa lampe de poche et nous montre les mammifères volants qui rasent l’eau.

Avant de nous quitter, il nous parle du couple de grands ducs qui loge à Marcilhac et nous donne rendez-vous pour écouter les oiseaux.

Résidence d’écriture nomade #1 – Marcilhac-sur-Célé – 20 avril 2021

Empreintes, indices, hypothèses

Nous partons avec Romain sur le bord du Célé pour suivre les traces de mammifères ou d’oiseaux, trouver des coulées, des fientes ou des excréments, dénicher des indices de repas, des indices sur les fruits et les graines, les pelotes de déjection.

Nous suivons le cours du Célé. Le lieu est par endroit sablonneux, on pourra ainsi mieux repérer des traces, car la terre est sèche ces jours-ci, pas simple pour repérer des empreintes. Un champ de maïs suit parallèlement le cours d’eau, c’est très bien, les animaux vont souvent de l’un à l’autre.

Nous allons pouvoir relever les empreintes du ragondin, du sanglier, du renard et des chevreuils. Première leçon : observer, puis relever des indices.

Les coulées sont apparentes, ce sont des passages qui nous montrent les allers et retours de la rivière jusqu’au champ de maïs. Les passages répétés des animaux nous offrent de belles coulées. On repère facilement des traces de queue sinueuse, traces assez longues, première hypothèse : un animal qui vit dans l’eau et qui sort manger dans le champ, un animal qui a une queue. Tout de suite le ragondin s’impose. Mais il faut confirmer cette proposition.

Cherchons des empreintes. Romain nous a donné une fiche, une clé de détermination des empreintes. Il y a trois types d’empreintes : les empreintes de mains, les empreintes de pelotes et les empreintes de sabots. Cette fiche nous permet de vérifier nos hypothèses, et d’avancer soit en éliminant les propositions, soit en les confirmant jusqu’à identifier l’animal à qui appartient les indices. Nous trouvons maintenant des empreintes, doigts, griffes et pelotes, bien visibles, qu’il faut mesurer. Confirmé.

Nous avançons comme cela, le long du cours d’eau, à la lisière du champ.

Découvrons les empreintes du blaireau, du sanglier, du renard et du chevreuil.

Nous rencontrons plusieurs difficultés, comme celle de la surimpression des traces. Le palimpseste du vivant.

Autres indices : les laissées, fientes ou excréments, que l’on découvre aisément vu que beaucoup d’animaux marquent leur territoire en laissant, bien visibles, leurs crottes. C’est le cas du renard. Le blaireau met ses crottes dans un trou, une latrine très propre.

Le renard les laisse bien en vue…

La fiente de la chauve-souris, le guano, est un excellent engrais organique.

Un creux d’arbre… le martin pêcheur…

Résidence d’écriture nomade #1 – Marcilhac-sur-Célé – 21 avril 2021

Le royaume des oiseaux

Longue balade, sans Romain, pour repérer seul, apprendre à regarder.

On entend depuis le gîte les cris sifflés du faucon pèlerin qui viennent de la falaise d’en face.

On longe les murs de pierres qui séparent les champs abandonnés pour la plupart, rendus à l’anarchie des plantes, devenus le royaume des oiseaux. J’ai bien dans l’oreille la mésange charbonnière, je l’ai depuis Paris, c’est la reine de nos jardins. Ici c’est la fauvette à tête noire qui domine. On cherche des traces. Là, un renard est passé. Je ne m’aventure pas à renifler les odeurs, pas encore.  

Fin de journée, nous effectuons une autre balade : identification des oiseaux par l’écoute des chants ou de leurs vols.

Le rossignol Philomène domine tous les autres par son chant mélodieux, il ne s’arrête jamais de chanter, même quand le soleil se couche. Les jeunes rossignols au printemps rivalisent ainsi toute la nuit. Avant certains nobles crevaient les yeux des jeunes rossignols pour qu’ils n’arrêtent jamais de chanter. Cela a inspiré Andersen, mais aussi Maupassant avec son Rossignol aveugle.

Et bien entendu Ovide : Philomène est métamorphosée en rossignol, après s’être vengée de son beau-frère Térée qui l’a violée.

Résidence d’écriture nomade #1 – Marcilhac-sur-Célé – 22 avril 2021

Comment les plantes se déplacent

Marche le long de la route, étude des plantes. Nous ramassons les cupules du peuplier, qu’on écrase dans les doigts. Ça sent la propolis. Les abeilles ne se trompent jamais, c’est là qu’elles viennent enrichir leur pollen.

Leçon du jour : comment les plantes se déplacent.

Les animaux se frottent au Gaillet Grateron, une plante comestible sauvage, les grains s’accrochent aux poils ou aux plumes ou bien encore au pantalon du randonneur, l’animal va ainsi essaimer du Gaillet Grateron plus loin. On appelle cela l’épizoochorie. Vous pouvez torréfier des graines de Gaillet Grateron, et en boire en infusion, c’est le café des pauvres. 

L’anémochorie, c’est essaimer par le vent.

Les pissenlits avec leur jolie tige poilue, vous savez lorsqu’on souffle dessus, et les fruits s’envolent, oui car ce sont des fruits, qui donneront un pissenlit, le fruit n’est pas dans la fleur. Ils s’envolent et retombent comme un parachute.

Il y a des plantes qui rusent, l’Hélianthème ouvre son pistil, dès qu’un insecte se pose sur elle.

Fin de journée avec Thomas, étude à la jumelle des rapaces et des oiseaux des champs.

Faucon pèlerin.

Milan royal.

Buse commune.

Se nourrir de soleil

Au bord du Célé, en aval de Marcilhac.

Étude des cailloux et des roches.

D’où viennent tous les cailloux sur les bords du Célé ? La majorité viennent de loin, transportés par l’eau, et aucun doute, les noirs proviennent du Cantal.

Bon faisons simple, il y a les roches magmatiques, qui sont remontées des profondeurs de la Terre, dont les roches dites volcaniques, qui sont des roches devenues liquides après fusion. Sous formes de laves, elles sont déposées à la surface de la terre après les irruptions volcaniques.  On connaît le basalte ou le ponce, vous savez les toutes noires.

Et puis il y a les roches sédimentaires qui se forment à la surface de la terre par accumulation ou compactage de débris d’origine minérale ou végétale ou animale.

Voyez je fais simple.

Ce qui m’intéresse ceux sont les roches métamorphiques, le marbre c’est du calcaire qui a chauffé sous haute pression, et pourtant le marbre est réputé pour sont aspect lisse, et son caractère froid. On dit de quelqu’un qu’il est de marbre.

Les schistes sont de l’argile métamorphisé.

Les roches, par la tectonique des plaques, descendent dans les régions chaudes de la Terre et remontent avec l’érosion. Elles subissent ainsi par la chaleur une transformation.

C’est émouvant aussi de penser que ces cailloux ont traversé des kilomètres pour venir s’échouer sur les rives du Célé, et nous raconter l’histoire de la formation de la Terre.

Le soir, virée sur le plateau du causse de Marcilhac, on regarde au télescope le ciel, la lune est la vedette de la soirée.

On regarde quelques cratères, et nous parlons des milliards de galaxies, et de la poussière d’étoile. Suite au Big Bang, des milliers de particules ont constitués les galaxies, avec les étoiles et leurs satellites. « Nous sommes poussière d’étoiles » écrivait Hubert Reeves, nous sommes les fruits de cette explosion galactique. Nous nous nourrissons de la lumière du soleil. A part la vitamine D, que nous absorbons par la peau, nous récupérons le reste en mangeant les autres espèces. Les plantes (en majorité) sont les seules par la photosynthèse à se nourrir de l’énergie du soleil. Les animaux (en majorité) mangent les plantes. Les carnivores mangent les herbivores. Bref, toutes les espèces se nourrissent du soleil.  

Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 5 septembre 2021

L’insaisissable

Après le marché

L’Étang salé, 6 rue des Moutardiers, c’est là que j’ai posé mes bagages, dans une case entourée d’un jardin tropical, il va de soi. J’ai apporté mes bâtons de marche et tout le nécessaire pour randonner, mes nouvelles chaussures qui me font mal, elles sont peut-être trop petites, pourtant c’est ma taille 43, je peux mettre un doigt derrière au niveau du talon, elles sont en synthétique, elles ne vont pas vraiment s’élargir, je vous tiens au courant. J’ai aussi avec moi l’ordinateur sur lequel je suis en train d’écrire, mes livres, cahiers, etc. L’aventure peut commencer. A vrai dire, je ne sais pas par quel bout tirer les fils de mon histoire. Elle commence sur l’Île Bourbon, et se terminera à Évry Courcouronnes à l’automne 2022 en passant par le Vexin.

Ici, à la Réunion, J’ai quelques rendez-vous à organiser dans un premier temps, des visites au musée de la Canne à sucre et au musée du Marronnage, ou plus exactement un lieu-dit qui rassemble la mémoire du marronnage, et une balade avec un ramasseur de tisane. Je devrais aussi voir, dans une usine désaffectée, le travail d’un artiste de Street-Art. Il ou elle travaille avec la végétation qui a repris ses droits en enserrant dans ses griffes végétales les carcasses des lieux abandonnés, ce serait bien que je le ou la rencontre.

Ces informations et toute cette matière devraient nourrir mon écriture nomade. Enfin au programme en plus d’une masterclasse dans une forêt, je ferai aussi des randonnées avec des lycéens, et des jeunes qui effectuent leur service militaire (RSAM), enfin j’espère. J’ai déjà raconté pour ces deux groupes l’année dernière pendant le festival la Bel Parol ici au Tampon.

A la Réunion, la faune est rare, en revanche flore est riche et variée, quand on tape sur internet pour avoir des informations sur les plantes qui vivent dans les régions intertropicales comme l’Île de la Réunion située dans l’archipel des Mascareignes, tu tombes sur des liens avec des magasins qui vendent des plantes exotiques. Les plantes sont, avant tout, pour le système capitaliste, une matière première à consommer à toutes les sauces.  Nous connaissons les plus connues, celles que nous consommons bien entendu, puis celles qui ornent certains jardins tropicaux, et celles en miniature qui peuplent les appartements des villes.  

A la création de notre petit monde, les plantes vivaient dans les eaux de l’océan global, c’étaient en grande majorité des algues, il y a un milliard d’années, puis elles ont commencé à partir à la conquête des terres il y a environ 450 millions d’années au moment du grand refroidissement qui a permis à la biodiversité d’exploser. Elles étaient là bien avant nous, ce sont nos grandes sœurs.

Je vais marcher cette semaine sur le plateau du Guetteur sur la commune de l’Entre-deux, sur la côte ouest de l’île. Au-dessus de l’Entre-deux, il y a un massif, le Dimitile. C’est le nom d’un esclave enfuit, un marron célèbre. Il était d’origine malgache, esclave acheté par un abbé de l’île. Le suffixe tily veut dire guet en malgache. Il avait un surnom, l’insaisissable.

Il faisait partie d’un groupe dirigé par le roi Laverdure et la reine Tsaralava

J’ai cherché à femme marron sur Google, et une page s’est ouverte avec des femmes portants des blousons de cuir marron. 

C’est elle qui m’intéresse. Du moins une femme « marron », celle qui pour échapper à la double punition d’esclave, être un outil pour le travail et être un objet sexuel, se sauve pour rejoindre les groupes dans les montagnes. Dans les Métamorphoses d’Ovide la nymphe Callisto, après avoir été violée par Zeus, et chassée par Artémis, est punie par Héra qui la transforme en ourse. Le personnage de la femme que je vais inventer se métamorphosera en végétal, ou sera végétalisée, enfin pas forcément dans la première histoire, je sens que je vous perds. Je vous en dirais plus quand je serai dans les hauts.

Pour le moment je suis dans le cœur du jardin qui m’entoure, le ciel se voile, le vent souffle beaucoup en cette saison sèche.

Fin d’après-midi, il fait déjà nuit.

Cet après-midi j’ai marché le long d’une plage de sable noir. D’un côté les vagues immenses qui finissent leurs chevauchées en gerbes majestueuses, et de l’autre les tamariniers avec leurs racines apparentes et leurs feuilles qui ressemblent à de la filasse. Certains arbres n’ont plus qu’un bout de tronc et une masse de racines. Tels de gros crabes, ils regardent l’océan qui semble vouloir les rappeler à lui.

Je suis à l’écriture. Dans mon histoire, cette femme doit s’échapper d’une plantation de canne à sucre, c’est presqu’obligé la canne à sucre, c’est incontournable à la Réunion. Elle est cafre, malgache certainement, pour coller à l’Histoire de l’esclavage à la Réunion.

Elle est jeune et solide à la tâche. Désirable pour le maître.

Comme Baptiste Morizot je vais partir en pistage. Je vais me mettre à la place du maître, du chasseur, qui essaie de se mettre à la place de son esclave, sa proie, pour mieux dénicher son gibier.

Est-il seul ? Normalement il confie cette tâche à des professionnels, mais dans mon histoire, pour des raisons obscures, il a décidé de la ramener et de lui faire payer sa fuite, bon il n’est peut-être pas seul, il a peut-être avec lui, un incapable, mais qui sert ses intérêts, un idiot dévoué, ou qui joue à l’idiot. Il va nous être utile, il va nous apporter des pistes ou troubler les pistes.

Tout à l’heure sur la plage j’ai essayé de marcher, quand j’ai fait demi-tour, dans mes empreintes, en marchant à l’envers. J’ai pensé à l’enfant dans Shining quand il marche dans ses propres empreintes dans la neige. Peut-être qu’elle trouble ses empreintes au début.

Le problème c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’animaux sauvages à la Réunion.

Le soir dans la nuit

Je lis encore sur les plantes, je prends des notes.

Dans la forêt tropicale on peut distinguer trois formes de végétation

La forêt tropicale de pluie, la forêt tropicale à feuillage semi-décidu ou vert pendant la saison des pluies et la forêt néhéliphile d’altitude, c’est celle-ci qui m’intéresse.

Elle se situe au vent de toutes les montagnes tropicales, à la Réunion ont dit les hauts (les très hauts), au-dessus de 600/800 m. La répartition égale des précipitations tout au long de l’année et de faibles variations de température moyenne. Les variations de température et d’humidité atmosphérique au cours de la journée. La zone comprise entre 1400 et 2300 m d’altitude est particulièrement brumeuses. On y trouve une profusion de mousses, fougères, orchidées et broméliacées qui garnissent abondamment le tronc et les branches des arbres. 

Peut-être que la femme esclave va se transformer en orchidée ou être recouverte de mousses ?

Il y a une piste pour aller sur une friche où les artistes du Street-art sévissent.

C’est peut-être un fil à tendre jusqu’à Évry ?

Je quitte ma table, je laisse les étoiles tracer des pistes dans le ciel sans moi.

Je reste quelques minutes sous le ciel dans la nuit.

Plus tard dans mon lit (pas sérieux pour le dos). Il faut commencer de marcher dans cette histoire depuis son point de départ.

Si à un moment je deviens un personnage, si je quitte le moi, ce personnage dont je vais endosser la peau (avec la complicité du public), est-il un botaniste qui répertorie les plantes endémiques à la Réunion. Quelle époque ? A votre avis ? Dès le début du peuplement de l’île ? 17ème siècle, 18ème ! Ou plus tard 19ème siècle, oui très bien, peu de temps avant l’abolition de l’esclavage sur l’île en 1848. Ça rend les choses plus cruelles. Du coup comment suis-je habillé, en gentilhomme ? Sauf qu’il part à la chasse, là, il est en kaki.

 Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 6 septembre 2021 

Je veux bien être changé en corail

Ce matin, à marée basse, je suis allé voir le soleil se lever en face de moi depuis la plage. Il se lève derrière les montagnes qui enserrent l’Étang salé.

L’Étang salé la plage, est situé dans la réserve maritime naturelle de la Réunion. Le massif corallien de l’île de la Réunion est jeune. Il est essentiellement situé à l’ouest de l’île.

La baie de l’Étang salé est coupée sur un tiers par la barrière de corail (récif frangeant corallien), qui retient les vagues créant une pointe de sable qui remonte sur le côté droit. Grâce au récif, le port est protégé des vagues et les nageurs des requins. Sur la langue de sable, tu es tout près des vagues immenses, sans qu’elles viennent vers toi. Puis comme libérées de la barrière, elles dévalent en cascades vers l’immense plage de sable noir bordée d’arbres-crabes que sont les Filaos, à ne pas confondre avec les tamariniers qui sont des arbres importés pour la menuiserie, qui ont causé beaucoup de dégât, car ils participent à l’érosion des plages de sable.

Je suis allé sur la pointe de la bande de sable qui sépare la baie, d’où je voyais le port avec les bateaux végétant bien à l’abri dans un peu d’eau. L’océan retiré, la masse sombre du massif corallien dessinait d’étranges formes. De l’autre, je regardais admiratif les premiers surfeurs pagayant avec leur main pour rejoindre les grandes vagues au loin.

Le corail est un organisme vivant. C’est fascinant ces animaux minuscules, les polypes. Ils s’agglomèrent avec d’autres organismes vivants (éponges, algues, bactéries) pour fabriquer des squelettes calcaires. Infatigable constructeur, il dresse patiemment des murs qui défient la fureur de l’océan. Je ne vais pas entrer dans une explication biologique des polypes que je ne maîtrise pas, ce qui m’intéresse, c’est que cet organisme vivant développe un écosystème d’une très grande richesse, une biodiversité incroyable. Il ne me semble pas que dans les Métamorphoses d’Ovide un personnage ait été transformé en corail. Dommage pour le symbole. Il y a des coraux dans la Méditerranée, mais pas de barrière (si jamais, il en existe une, que j’écris une bêtise, je veux bien être changé en corail). 

Je suis encore allé admirer ce magnifique et émouvant paysage au coucher du soleil. 

C’était de nouveau marée basse. Les vagues se brisaient de plus en plus loin. J’avais l’impression que la barrière marchait vers le large. Que les vagues avaient renoncé, qu’elles ne livraient plus bataille. Dire que les humains appuyés par des technologies de pointe construisent des digues qui résistent plus ou moins au déchaînement de l’océan. Les polypes, ces animaux minuscules, juste par leur développement naturel, bâtissent des murs qui repoussent l’océan. 20% des récifs coralliens de la Réunion ont définitivement disparu à cause de la pollution, de la surpêche et du dérèglement climatique, les 75% restants sont en périls. Vous avez certainement vu des images de la faune et la flore de ces barrières de corail, c’est pure merveille.

Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 8 septembre 2021

Les métamorphoses de l’invisible

C’est habituellement le jour du canard, oui mercredi matin je marche pour me rendre chez le marchand de journaux pour acheter Le Canard enchaîné. Hier, la dame du magasin m’a dit qu’il serait là jeudi matin. Alors pour compenser ce manque littéraire, j’ai décidé de mettre mes pieds non palmés à l’épreuve de mes nouvelles chaussures, et d’arpenter les chemins des environs. C’est pratique pour moi, d’où je suis je peux rapidement trouver un chemin qui conduit dans la forêt. Demandant sans cesse mon chemin pour entendre les indications dans une langue qui chante. Je suis parti sans emporter d’eau, ce qui ne me ressemble pas. Certes il était tôt le matin, 7h mais pas si tôt ici, le soleil est pressé. J’ai rapidement suivi les chemins de la forêt, je suis arrivé hors des arbres dans une savane et je suis monté sur un petit piton d’où l’on voit l’océan. 

J’ai commencé à faire demi-tour mais arrivé à la croisée des chemins du retour, j’ai suivi un autre chemin. J’ai tout de même demandé aux personnes qui marchaient comme moi, en leur disant que je comprenais bien la géographie du lieu, mais… En un mot : je sais où je suis, je pense bien me situer, vers là c’est l’Étang salé les bains, oui, tu as bien compris, vas tout droit, merci. 

Et là, j’arrive à une fourche, et je croise un tout vieux, tout sec, qui marche à son pas. Et la partie méditerranéenne de mon cerveau veut n’en faire qu’à sa tête. Je sais que je dois passer sous la quatre voies et que je me retrouverai rapidement à la case. Mais je lui demande quand même le chemin. Et voilà t-il pas qu’il me dit. Oui là t’es rendu rapide, mais par là aussi tu rentres, seulement tu marches plus long.

Et il me décrit le chemin avec en prime de me retrouver sur le sentier littoral. 

Et il y a des fois où il faut que t’écoutes tes pieds et non ton désir. 

Et je prends le plus beau, celui du désir. 

Et je marche.

Et je marche et je longe la 4 voies. 

Et je marche le long de la 4 voies en espérant trouver un tunnel dans pas trop longtemps quand même.

Et je marche en espérant marcher pas très longtemps quand même, et je rattrape des marcheurs. 

Et je marche avec les marcheurs et je leur demande si c’est encore loin.

Et je marche sans les marcheurs et je comprends que je vais marcher pendant encore très longtemps, et cela fait déjà 2h que je marche.

Et je vais ainsi marcher pendant plus d’une heure et demie, en plus des deux heures.

Depuis ce matin j’ai vu beaucoup de créoles marcher, pas courir. Ils marchent, ils viennent pour marcher souvent à deux. Est-ce que la marche fait partie de leur héritage culturel ? 

Je pense qu’il y a davantage de gens qui marchent que de gens qui prennent leur voiture encore aujourd’hui de par le monde. Dans les pays non occidentalisés, c’est une évidence. Bien entendu, il y a les transports en commun dans les métropoles et les grandes villes de ces pays en voie de développement, qui aujourd’hui transportent des centaines de millions de personnes. Mais de toute façon, elles marchent ces personnes car il faut bien marcher un minimum pour prendre un bus ou un métro, voire un taxi collectif, et après il faut encore marcher.

Mon père quand il était jeune en Kabylie, pour la moindre démarche administrative marchait, pour faire le marché, pour aller travailler, tout cela dans périmètre de 40 kms, il marchait toujours. 

Bien sûr, en écrivant cela, je ne mets pas, derrière tout cela, les créoles marchent parce qu’ils ont en eux quelque chose qui les ramènent à leur histoire de paysans ou plus loin de travailleurs agricoles forcés, il n’y a pas si longtemps, il n’y avait de route goudronnée à la Réunion, les gens des hauts descendaient en suivant des sentes. 

Je dis que ce sont des gens d’une ancienne zone rurale et que dans ces milieux on a toujours marché, alors il y a quelque chose qui s’inscrit en toi.

J’ai toujours marché. Pour le plaisir aujourd’hui, mais déjà dans mon enfance je marchais pour aller à l’école, adolescent parce que tu n’as pas d’argent et qu’il n’y a pas beaucoup de transport en commun en banlieue, en Algérie où je suis resté longtemps sur les hauts plateaux. 

Dans ma future histoire, il est possible que ce soit Kaci qui parte sur la piste à la manière de Baptiste Morizot, enfin comme le philosophe, il part en pistage. 

Il faut que je trouve le point de départ comme lors d’une randonnée. Il y a un point de départ, puis tu suis le balisage, tu marches.

Kaci est venu à la Réunion écrire sur notre relation avec le vivant, il y a une forêt qui l’attire. Il y a cette nature qui, bien qu’entaillée par l’activité humaine, est là, très présente, sa force est prégnante. Kaci, qui a toujours écrit sur la recherche de son identité culturelle, sent que c’est dans cette recherche qu’il va aller au bout de sa recherche 

Alors peut être que ma grande histoire n’est pas aussi linéaire que je l’entrevoyais, que les trois histoires vont s’enchevêtrer, why not et pas simple. On verra.

Pour l’instant, je suis bientôt arrivé sur le sentier littoral. Après avoir marché 30’, il ne me reste plus qu’à parcourir 40’ de sentier (j’ai forcé l’allure).

La récompense est au bout de l’effort diront certains.  C’est une grande beauté sauvage qui me cueille, la roche noire sous l’écume ravageuse de vagues. Le sentier côtier suit la côte découpée, entaillée, hachurée, mâchurée. J’arrive à un jardin de cairns, il y en a des centaines, et tout autour des compositions artistiques qui s’apparentent à du land-art, Je poursuis jusqu’à un gouffre qui avale les vagues, je m’émerveille à chaque instant, ne maudissant plus cet instant où mon désir a encore fait des siennes, d’ailleurs je le sens qui sourit. Je demande à quelqu’un si c’est encore loin. J’ai bien fait cette fois, il m’offre de boire un peu d’eau que je ne refuse pas. 

Voilà je suis rentré après 3 heures de marche. Bon, mes pieds ont tenu, mais c’est limite, il faut les soigner. 

Je bois, et je vais manger tôt. Comme cela je vais écrire, ce que je suis en train de faire d’ailleurs.

Après une courte sieste (j’ai pris trop de soleil de bon matin).

Je pense : Kaci retrace son itinéraire, sa recherche. Clément (le créateur sonore) pourrait un moment donné apporter la contraction nécessaire pour créer un dialogue qui fasse avancer les choses.

Et si la contorsionniste était d’abord dans le public et qu’elle accepte de vivre une expérience avec Kaci, qu’elle l’aide à retracer son itinéraire. Même si on va se rendre compte qu’elle est de mèche, cela encourage le public à jouer avec Kaci, et je peux troubler l’eau du lac, en demandant d’abord à quelqu’un de public de jouer. 

Il y a un autre titre que j’aime bien : Les métamorphoses de l’invisible.

Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 9 septembre 2021

Rencontre avec le tisaneur

Je suis allé faire mes exercices du matin face à la mer. 

Que de bonheur ! Voir la naissance de l’aube. Je m’étire en étirant le jour. Une invitation au soleil.

Je rentre me restaurer de fruits exotiques, fruits importés par les colons pour être cultivés, et qui font désormais partie du patrimoine réunionnais : banane, ananas, mangue, litchis etc.

Le programme du jour : visite ce matin d’une usine désaffectée où les artistes graffeurs et autres plasticiens performeurs ont trouvé le décor idéal pour magnifier leur art. 

Marion m’y transporte. L’endroit est saisissant. Une vieille usine de sucre où la végétation reprend lentement sa place. De salle en salle, on déambule parmi les graphes, les éclats de peintures murales, je prends des photos. Il y a les restes d’une installation, des ventilateurs et leurs rallonges électriques pendent dans le vide, cela répond aux lianes qui un peu plus loin rejoignent le sol. Là, un énorme poulpe, formé d’une espèce de gros fourneau auquel on a rajouté des tentacules en tissus se cale à l’angle d’un mur. Les salles sont immenses. Des arbres forment, avec leurs grandes branches, une toiture végétale. La métamorphose du lieu est oppressante, les racines sortent de terre tels les nerfs d’un animal hybride, une bête en mutation, entre l’animal, le végétal et les minéraux transformés pierres, béton, fer, le tout dans une odeur de lisier et de fientes d’oiseaux. Je marche en évitant les cadavres d’oiseaux à moitié dévorés par la bête.

Il nous fallait bien un café après cela. Marion m’emmène dans une structure qui développe un projet pour le très jeune public : un accueil parent-enfant le matin, des ateliers enfants-parents, un lieu d’exposition. Ils organisent aussi un festival très jeune public à l’Entre-deux.

Une halte à Décathlon, oui c’est la fin de l’épisode « chaussures neuves » : j’ai mal aux pieds. Ce matin en m’étirant, j’ai fait une ultime tentative, j’ai essayé de voir si elles allaient commencer à s’élargir au coup de pied, là où cela me serre. Ils sont trop sympathiques à la Réunion : ils ont accepté de me les changer, je les avais bien lavées. Je lui ai dit la vérité, elles ne s’élargissent pas et cela devient un feuilleton madame, mais en plus d’avoir mal, j’ennuie ma seule lectrice pour l’instant, ma collaboratrice qui est en métropole.  J’ai pris une autre marque, il n’y pas de Merrel taille 44, du coup je les changerai à Montreuil, je vous tiens au courant, enfin si vous le souhaitez (vous finirez bien par lire ce blog).

C’est important d’être bien chaussé. Je suis toujours admiratif et secoué devant l’image de ces migrants qui parcourent des kilomètres avec des vieilles savates, ou des chaussures taillées dans une bouteille en plastique. Ma maman a marché pieds nus jusqu’à l’âge de 20 ans, elle a mis ses premières chaussures pour quitter la Kabylie et suivre mon père. Lui aussi avant de quitter son village pour aller travailler à Alger marchait pieds nus. 

J’ai mangé un frichti dans ma case. J’ai suivi les indications Google, et pris le bus 86 qui monte à la gare routière des Avirons. J’ai rendez-vous avec Mr Raymond Lucas un monsieur de 83 ans, tisaneur et amoureux des plantes, ancien professeur.

Pour l’instant je suis seul dans le bus. A la Réunion il n’y a que les classes populaires, les personnes âgés, ceux qui n’ont pas de voitures ou pas le permis ou les deux, les jeunes souvent, qui prennent les bus. Il y a les autres qui le prennent à de très rares exceptions. Les bus sont difficiles à attraper, et il faut les attendre, et il faut surtout changer de bus pour faire certains trajets, car il y a les lignes de la plaine, et celles qui vont vers les hauts. Et bien entendu ces mêmes trajets sont très courts en voiture.

Pas de train, pas de tramway. La voiture est reine.

Je suis seul avec le chauffeur. Il roule fenêtre ouverte. Il met la climatisation, pour moi, je pense, je suis tout seul dans le bus. Je suis un collectif. 

J’ai failli y aller à pied, mais de me dire que j’allais devoir me mesurer à un soleil bien chaud, dans une belle côte à plus de 10% à plusieurs endroits.  J’ai eu beau trifouiller les cartes, il n’y a pas de sentier ombragé pour me rendre chez Monsieur Lucas. 

Je descends à la gare routière des Avirons. Le chauffeur m’indique le second bus, qui peut m’emmener encore plus haut où je dois aller. Je refuse, et comme je suis en avance, je me pose à la terrasse d’une pâtisserie. Rapidement un café et un flan local décident de s’offrir à ma gourmandise. Je feuillette le journal local. 

Le Grand Raid s’étale en double page. C’est le grand évènement sportif de l’île, une course à pied qui attire les plus grands de l’ultra-trail du monde entier. Le Grand Raid est aussi appelé la diagonale du fou, elle traverse l’île du Sud au Nord, part de Saint-Pierre passe par le volcan, puis les trois grands cirques classés au patrimoine mondial de l’UNESCO : Cilaos, Mafate et Salazie. Il faut cavaler sur 162 km pour plus de 9000m de dénivelé positif, un truc de dingue. Cette course a lieu bientôt, fin octobre. Et, en parallèle, sont proposées quatre autres courses redoutables qui traversent certains cirques avec des dénivelés très importants aussi. Je me dépêche de finir mon flan ; je me sens fin prêt, j’attaque la côte pour rejoindre Monsieur le Tisaneur. Après cet exploit physique, je touche au but et entre dans la maison de Monsieur Lucas. Il m’attend dans la cour. Il m’installe. Et commence à me demander qui je suis et ce que je veux. Je vais à l’essentiel, je commence par le début, mes origines Kabyles et le traumatisme de ne pas avoir été embrassé par ma mère à ma naissance, vaut mieux cela que d’être aimé par des cons (c’est pas vrai). Cela le rassure, et il rebondit quand je lui parle de notre projet, les Métamorphoses du vivant, de l’aspect engageant et engagé de cette aventure. Il se définit comme un engagé de la vie, un militant du vivant, un amoureux des plantes, il s’insurge contre la domination des Hommes sur les autres espèces, et se revendique citoyen de la biodiversité (là je fais une explication dans le texte avec cette formule que je trouve assez imagée). Je l’écoute avec intérêt et plaisir. Il s’exprime avec gourmandise, sur un ton professoral, et m’offre un discours limpide et documenté.

Quelles sont les plantes endémiques ? Sa réponse en trois actes.

L’île de la Réunion est le fruit d’un volcan, il n’y avait rien que les rejets fertiles du volcan. Et puis, les plantes sont venues naturellement, portées pas les oiseaux, le vent ou les marées de l’océan. On les appelle : les plantes indigènes.

Elles se sont adaptées avec leur patrimoine génétique originel. Certaines ont mutées, sont devenues de nouvelles espèces. C’est une mutation génétique, et elles sont devenues des plantes endémiques.

La troisième espèce de plante, c’est la plante exotique introduite par l’Homme. Alimentaire d’abord, puis industrielle ensuite, j’en ai cité quelques-unes au début de mon récit du jour. On peut y ajouter bien entendu, la canne à sucre, qui a remplacé le café pas assez rentable à cause de sa production trop faible, le plus connu s’appelait le café pointu bourbon. Il existe un café sauvage.

Je l’ai de temps en temps arrêté pour lui poser des questions liées à mon histoire en friche. D’abord sur ce possible herboriste, et de l’esclave qui serait malgache, et qui le renseignerait sur les plantes, étant donné qu’elle serait arrivée vers l’âge de 20 ans, et aurait suffisamment de connaissance. Il m’a dit que cela était complètement plausible, que les esclaves servaient auprès d’herboristes, soit comme mulets pour porter, ou comme ramasseurs, et que la connaissance des esclaves était recherchée. La fiction rejoint la réalité. 

Il m’a conté une anecdote, celle de l’ambaville, que lui appelle zambavile, qui est une plante endémique de la Réunion et de Maurice, son nom vient du malgache anzavida, plantes des hauts. C’est un anti-inflammatoire qui soigne les douleurs du ventre et les ulcères de l’estomac. 

Depuis toujours les réunionnais buvaient le zambaville en tisane pour soigner leurs douleurs gastriques. Et les chimistes du laboratoire Bellon en 1975 ont isolés les principes actifs de la plante, qui a donné la lactone, qui a été synthétisé, le laboratoire a déposé un brevet sans le commercialiser, mais de fait, c’est un acte qui pendant 25 ans a interdit de cultiver le zambaville, que les gens consomment à l’état naturel.

Le brevet a couru comme il se doit pendant 25 ans, et par chance est tombé, car le laboratoire ne l’a pas relancé. Je crois avoir lu que l’aventure du zambaville continue sous une autre forme avec d’autres laboratoires, et c’est aussi le cas avec d’autres plantes locales.

Pour mon histoire, il m’a parlé d’une plante la Liane savon qui a pris le nom du gros blanc, c’est comme cela qu’il a nommé le colon de l’île Maurice. Son nom c’était Grillot Poilly. La plante s’appelle maintenant la Liane Poilly, elle soigne les coliques néphrétiques. Les plantes perdent leurs noms locaux.

Les plantes se rebellent quelquefois.  Il y a une plante aux principes actifs très riches, qui a été emporté par des laboratoires allemands pour la faire pousser sous serre, afin d’en avoir suffisamment. Elle a bien poussé, mais elle n’a pas développé ses principes actifs. Elle a muté, ou elle s’est mutinée.

Nous avons parlé de beaucoup d’autres plantes. Et j’en suis venu aux plantes hallucinogènes. Oui bien sûr depuis toujours m’ont-ils dit en chœur. Car entre-temps, est arrivé un vieux professeur d’histoire à la retraite, amoureux des plantes. Le zamal, le chanvre indien qu’on macère avec de l’eau, c’est un antidouleur. Les anciens le fumaient. Je me souviens quand j’étais petit, on prenait un bus pour monter à Saint-Louis, pour les vacances.  Les anciens se mettaient à l’arrière du bus et ils s’en roulaient un, pour moi c’étaient l’odeur des vacances.

Attention il y a d’autres arbres : quand les noirs marrons sont poursuivis par les chiens, ils grattent l’écorce du mafate en bois, ils le mélangent à des appâts, et quand les chiens mangent les appâts, ils perdent le sens de l’orientation, ils hurlent, ils sont sujets à des crises de délirium. En malgache salakao, mafati veut dire danger mortelle et amboua veut dire chien, mafati amboua.

Quand les esclaves échappés étaient malheureusement rattrapés, ils étaient punis selon le code noir en vigueur. D’abord des coups de fouet, et en cas de récidives, on leur coupait les jarrets, les tendons d’Achille. Ils pouvaient toujours travailler à d’autres tâches, les pieds entravés. 

Les chasseurs de marrons étaient redoutables, toutefois, cela n’a jamais empêché les esclaves, et cela depuis le tout début de l’esclavage à la Réunion de se révolter ou de partir en marronnage. Certains chasseurs de prime, rapportaient des mains coupées, prétextant n’avoir pu ramener vivant le fuyard. On raconte que certains chasseurs coupaient les mains des nouveaux enterrés dans les cimetières d‘esclaves. Et enfin pour clore ce sombre passage, certains esclaves venus de l’Inde, préféraient se pendre au pieds des tamariniers, qui est un arbre sacré les hindouiste, pour avoir une meilleure vie dans leur nouvelle incarnation ou leur réincarnation. Aussi certains maîtres furieux leur crevaient les yeux, pour qu’ils soient aveugles dans leur nouvelle vie.  À l’entrée d’un temple malbar, il y a deux arbres un tamarinier et un margosier/margousier (il a une odeur de lilas), le yin et yang.

Ne te mets pas sous un tamarin à midi, pour faire une sieste ! Au soleil chaud de midi, le tamarin dégage un gaz hallucinogène, c’est un véritable cauchemar, tu vois bébette le diable, et tu perds ce que tu as de plus précieux dans ton béatecton sac.  Avant de les quitter je leur ai demandé dans quel arbre ils aimeraient être réincarnés métamorphosés. Monsieur Lucas m’a répondu en Liane Clé, elle vit longtemps, ses racines sont là, et ses bourgeons sont à 50m, elle est discrète entre les branches des autres arbres.

Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 10 septembre 2021

Je suis un collectif

J’ai reçu la visite de Nelly Cazal, comédienne et plasticienne. 

Nous l’avions vu l’an dernier avec Clément lors de la soirée d’ouverture du festival la Bel Parol. Dans mon souvenir c’était bien, cela parlait d’une SDF très connue à Saint Denis de la Réunion. Nelly est née en France, et elle est venue à l’âge trois mois chez elle à la Réunion, l’île de sa famille. Adulte, elle est ensuite partie vivre en France métropolitaine, en Creuse précisément. 

Elle travaille en art plastique sur la mue.

Elle enferme des volontaires dans un cocon. Elle les entoure de bandelettes de plâtre, il faut qu’elles soient assez chaudes, pour que le démoulage s’opère facilement. Les volontaires pour la métamorphose, en ressortent comme dans un voyage, cette histoire de cocon me revient sans cesse. Elle a fait aussi des performances en Creuse, qui s’apparentent à du Land Art, avec des enfants, ils ont peint leurs visages peints sur des rochers. Le contact est pris.

Ce qui m’intéresse dans le land art, c’est le détournement.  Lorsque nous regardons du bois flotté, nous savons plus ou moins que c’est du bois qui, suite à une intempérie, s’est retrouvé dans une rivière et que la rivière l’a déposé dans un fleuve qui s’est jeté dans la mer. Notre bois flotté a suivi le chemin, de l’arbre à la mer. Il est nu, blanc souvent. Il a une certaine forme qui nous amuse. Là c’est pour les sensibles, d’autres ne verront qu’un bout de bois. Le bois flotté est avec la pierre, la matière qui est le plus utilisé par ce qui créent des formes avec une matière organique, le sable aussi sur la plage par les enfants. Cette matière, la main de l’artiste, par son geste, lui donne une autre histoire, c’est ce moment-là du récit qui m’intéresse.

Le problème avec ces organismes vivants. Prenons la mousse, si tu l’enlèves de son environnement, elle passe du vert au jaune, à moins d’avoir des gros moyens financiers entendu. D’où mon idée, sur le plateau du théâtre, nous jouons comme si. Si c’était de la mousse, et bien entendu, il n’y a rien, ni d’eau et ni de terre, et nous savons que nous sommes dans l’illusion, mais sur l’écran qu’est sur le plateau, tu vois dans un espace farouche, et une main qui crée avec de la mousse, de la terre et de l’eau, là s’ouvre un double imaginaire pour ceux qui regarde. Je veux métamorphoser le paysage naturel. Enfin j’espère, j’espère déjà que ce que j’écris est clair.   

Le soir, je suis allé écouter Eric Lauret, son nouveau spectacle avec Arno, ils vont venir à Rumeurs dans quelques jours. Un nouveau spectacle sur le Sega.
C’est un genre musical des îles de l’archipel des Mascareignes. On danse le séga en faisant glisser les pieds sans jamais les décoller, il me semble. Les danseur-e-s retroussent légèrement leur vêtement, cela vient des danses ibériques. Une créolisation culturelle, car de tous les coins de cette sous-région qui va du Mozambique, à Maurice en passant par la Réunion, Séga s’est nourri des danses savantes ou de salon du colonisateur blanc. A la Réunion je présume que cela doit être le quadrille. Les instruments utilisés diffèrent selon l’origine des colons. 

Pour le spectacle d’Éric, il y a le fameux tambour à peau que l’on retrouve partout, c’est le pouls de l’Afrique, la racine noire, une guitare électrique et une basse, pour l’orchestre. Éric jouait de temps en temps du ukulélé et Arno de la guitare folk, je crois. Mais généralement dans les orchestres de la Réunion il y avait l’accordéon. C’est bon d’entendre de la musique en direct.  

Résidence d’écriture nomade #2 – La Réunion – 11 & 12 septembre 2021

C’est en marchant qu’on fait le chemin

Visite du musée Stella Matutina.

C’était une très bonne idée de métamorphoser cette ancienne usine de transformation de la canne à sucre en musée. Le bâtiment est très beau, avec le cœur de l’usine qui s’ouvre sur trois étages où on a conservé les machines remises à neufs. Au niveau zéro du musée, il y a une salle où est présentée le sucre, son implantation à la Réunion, et tous les enjeux commerciaux et sociaux tout au long de son exploitation. Je trouve que la traite de l’esclavage est abordée très brièvement c’est un passage à peine souligné dans l’histoire de l’usine. Je comprends que l’esclavage fasse partie de l’histoire de l’île, et de la canne à sucre en général. Et je comprends que ce musée ne soit pas un lieu de mémoire de l’esclavage, mais un lieu de mémoire de l’histoire du sucre à la Réunion. Mais cela me gêne tout de même. Le musée du Marronnage (j’ai lu qu’on pouvait utiliser les deux orthographes, avec un ou deux r, qui relate en partie les horreurs de l’esclavage, n’a pas les mêmes moyens. C’est une association de bénévoles qui entretiennent et ouvrent les portes du lieu, niché dans un coin très difficile d’accès (il faut faire une partie à pied, deux heures d’ascension. J’en parlerai bientôt.

Revenons au musée de Stella. 

A l’étage 1, il y a une galerie de photos d’ouvriers et techniciens qui ont travaillé à l’usine sur plusieurs années. 

Les personnes d’origines tamoul sont en majorité. Ils sont les descendants des esclaves venus de Pondichéry, et aussi des engagés venus en nombre du sous-continent indien après l’abolition. Je suppose que ceux d’origine caf, venus de Madagascar et du Mozambique, de Guinée et du Sénégal étaient des coupeurs de canne, car ils sont quasiment absents des photos. C’est une usine, on met davantage en valeur les ouvriers qui s’occupaient des machines. La classe manufacturière, puis ouvrière s’est développée avec le progrès technique, délaissant les travaux difficiles. Seuls les très pauvres, ouvriers agricoles ou propriétaires Yabs, continuaient de faire le métier usant de coupeur de cannes.

Parmi eux, il y avait des blancs, qui achetaient des terres ingrates dans les hauts des endroits reculés, on les appelle les Yabs. C’est harassant de couper de la canne. Sous un soleil de plomb, armé de sa machette, le coupeur de canne, la tête coiffée d’un chapeau large en paille, attrape la tige de la canne plus haute que lui, la plie un peu, et frappe de sa machette, coupe ras. La tige coupée, il donne encore deux coups sur le bas de la tige pour se débarrasser des impuretés et des feuilles et jette la tige a nue sur le tas. Et il continue à couper sans relâche.  

Sur les photos on voit se dessiner le creuset humain de l’île, indiens, malais, africains noirs de l’Afrique de l’Ouest, malgaches, chinois, africains de la côte est, créoles. Et pourtant les mariages entre les communautés ont été longtemps interdits pendant des décennies. 

J’ai toujours marché, chaque fois que je regarde en arrière, je me rends compte que le fait même de marcher a toujours été important pour moi dans beaucoup de moments de ma vie, lorsque j’ai dû faire des choix. Souvent, encore aujourd’hui dans mes instants de doute, les moments de remise en question, ou à l’inverse pour temporiser mes moments d’euphorie, je mets mes chaussures et je vais marcher. D’ailleurs, il n’y a quasiment pas de jour où je ne marche pas quelle que soit la saison.

 Je n’en ai pas fait une devise, elle a été prise par un candidat à l’élection présidentielle.

Je ne pense pas que mes origines paysannes ont à voir avec cela. Mais en même temps, mes parents ont grandi dans une région montagneuse où les transports étaient rares et chers. Pour ma mère cela se limite à un périmètre allant de la maison à ses champs, et de la fontaine jusqu’à la maison. Pour mon père le périmètre avait un diamètre de plus élargi, il est de 40 km. Tous deux marchaient pieds nus. D’où mon rejet catégorique pour les chaussures jusqu’à l’âge de 3 ans. Je les enlevais, et je les jetais dans les égouts au grand désespoir de ma mère et à la colère de mon père, qui tous deux vouaient une adoration aux chaussures, acclimatés qu’ils étaient à la vie citadine. Sans le savoir j’étais dans le juste car il est très bon de marcher pieds nus enfant, cela renforce la musculation et l’élasticité du pied, et cela donne à l’enfant une meilleure adhésion à la terre. Je lance un appel à tous les enfants de moins de 3 ans, jetez vos chaussures où vous voulez les poubelles, les égouts, vous partirez d’un bon pied dans la vie. Il vaut mieux marcher d’un bon pied que de prendre un coup de pied dans le derrière. J’en ai des tas comme cela. Marche aujourd’hui, marche demain, c’est en marchant qu’on fait le chemin. 

Il y a un truc que j’aime faire, c’est marcher en reculant. Ne pas voir où tu mets tes pieds. Tu relâches les muscles, et tu fais confiance à ton dos, tu ressens un léger frisson, c’est une appréhension à dépasser, et après tout va pour toi. Tu ne sais pas où tu vas mais tu sais d’où tu viens. 

Pendant des années j’ai essayé d’écrire, de creuser dans mon passé et celui de mes parents. Comprendre d’où je venais. Une véritable obsession. Je voulais mettre de la terre sous mes pieds, mais pas n’importe quelle terre. Pas une terre argilo-sableuse où tout pousse trop vite, pas trop de calcaire où l’eau fout le camp. Non une terre avec juste ce qu’il faut, ni trop grasse et ni trop sèche. Vous demandez-vous dans quelle terre vous avez germé ? Quel humus vous a fertilisé ? De quelle argile êtes-vous fait ? Quel mouvement tectonique vous a fait jaillir ? De quelle transformation êtes-vous le fruit ?

Génétiquement vous pensez le savoir. Vous retrouvez chez vous les traits de vos parents, dans vos traits physiques, et même dans les traits de votre caractère, bien que cela vous déplaise. Oui indéniablement vous retrouver en vous des traces des signes des laissés de vos géniteurs. Mais c’est une illusion, nous venons tous de plus loin que nos parents, nos grands-parents, nos ancêtres gaulois ou kabyles. Car cette aventure a commencé, il y a très longtemps, au moment même de l’apparition de la vie sur terre. Nous sommes tous ici présent, nous sommes le fruit d’une longue métamorphose du vivant. 

Mafate

Premier jour.

Le parking de la rivière des galets.

Départ à bord du 4×4, avec Gildas le chauffeur (Sa tatie Jo le surnomme Gildos). Nous avons raté le départ avec Mr Legros, qui n’a pas pu nous attendre.

Et comme je n’avais pas son numéro de téléphone, vu que nous devions partir avec Mr Thiburge, mais ce dernier s’est désisté et nous a dit que Mr Legros nous prendrait, sans m’envoyer son numéro, ni les bonnes indications pour aller jusqu’au parking. Bref, à la guérite du parking, j’ai récupéré le numéro de Mr Legros pour m’excuser, et savoir s’il faisait un nouveau départ dans la matinée. Il a répondu à Gildos, et que ce dernier pouvait nous emmener. On embarque.

Le 4×4 avale la piste. Comme un hippopotame, il s’enfonce plaisamment dans la rivière des galets, que nous allons traverser plusieurs fois. La piste remonte le cours de la rivière jusqu’à l’entrée des gorges.

J’essaie de filmer avec la Go Pro pour faire des essais, tout d’abord à l’extérieur. Je crains qu’elle tombe de mes mains, bon c’est mieux à l’intérieur, et en plus, il y a du son. Pour commencer, Gildos nous met Daniel Waro, puis il enchaîne avec Ziskakan, puis Maya Kamaty la fille de Gilbert Pounia le leader de Ziskakan et de Anny Grondin la conteuse qui est venue comme sa fille Maya aux Rumeurs Urbaines, puis Gildos nous tire de sa playlist un autre groupe une belle découverte pour moi, mais ma mémoire me fait défaut. Le son nous porte joyeusement, le 4×4 avance en rythme chaloupé.

35 minutes plus tard, Gildos se gare à Deux Bras, il nous demande de bien saluer sa tantine. Quelle coïncidence ce soir nous allons dormir chez Tatie Jo, la sœur de son papa. Elle tient un des six gîtes de l’îlet d’Aurére. 

L’îlet se trouve au pied du Piton Cabris. Nous marchons sur le tronçon du GR2 qui traverse l’île du nord au sud. Après l’entrée dans le canyon, la traversée de la rivière s’opère sur de gros rochers, nous allons répéter 3 fois l’opération. Nous arrivons à La Porte, à cet endroit le sentier se sépare en deux, à droite on longe la rivière des galets, et à gauche on monte vers la source des Cabris ; c’est le nôtre. Nous attaquons à flanc de colline. La marche est belle, mais exigeante. Nous prenons de l’altitude, une partie du cirque se découvre à nous. Le paysage est grandiose. Nous montons à flanc Piton Cabris en essayant de ne pas nous arrêter à chaque instant pour prendre des photos, enfin pour boire et respirer, il fait chaud avec tout ce retard accumulé, nous marchons sous une forte chaleur. Dernière grosse difficulté après avoir dépassé la source des bambous, ça monte sévère. On longe la paroi, protégée par une interminable rambarde métallique. Ils ont dû en baver ceux qui ont construit cela.

De nouveau une fourche, et deux chemins qui nous conduisent à Aurére. Nous avons choisi de prendre qui monte pour avoir un point de vue sur Aurére et l’îlet à malheur. Une photo, et on descend. Au bout de trois heures de marche nous arrivons à Aurére. L’îlet d’Aurére est à 900 et plus d’altitude, c’est une étape pour les randonneurs sur le GR2. Le tourisme est devenu l’économie principale des îlets de Mafate. En dehors de cette activité les habitants cultivent la terre. Aurére veut dire la bonne terre en malgache. Ici tout pousse, enfin presque m’ont dit certains habitants. Le village a vécu longtemps en autarcie. Aujourd’hui, c’est durant la saison des pluies de fin décembre à fin mars voire fin avril que le village se replie sur lui-même. Pendant cette période, il faut compter sur les réserves accumulées. Les hélicoptères ne ravitaillent les propriétaires des gîtes, et ne viennent ramasser les ordures ménagères que pendant la saison sèche. Les courses sont livrées certes, mais il faut descendre à la Possession (ville du bord de mer) pour d’abord passer les commandes. Aucune commande se fait par internet. Certains particuliers font des allers et retours dans la journée, jusqu’à la Possession et rapportent leurs courses dans des sacs à dos, heureusement qu’une partie du chemin, comme vous l’avez compris, se fait maintenant en 4×4. Nous passons devant une boulangerie, il est marqué « il faut sonner nous sommes au four ». L’école est silencieuse, les élèves sont en classe, ils sont 5, nous rencontrerons l’instituteur plus tard. Devant l’école, un espace très ouvert avec un point d’eau et une table pour pique-niquer, un gite avec un bar. Des randonneurs sont allongés, en attendant l’ouverture des gîtes à 15h. Des randonneuses lavent leurs vêtements. Nous continuons notre chemin. Le gîte de tatie Jo est un peu à l’écart, c’est le plus local de tous, un gîte créole, avec son potager, ses poules, son verger avec l’arbre à tangor (entre l’orange et la mandarine) et un amandier. Le gîte est posé sur un surplomb, il faut grimper encore un peu.

On pousse la porte.

Elle arrive souriante, bienvenue chez vous. Vérification du passe sanitaire tout de même. On entre dans le gîte en bois, deux chambres pour deux et un dortoir pour quatre. Tatie jo ne cherche pas à remplir, elle recherche la qualité de l’échange. Elle ne met pas des personnes qui ne connaissent pas dans le dortoir. Les toilettes et la douche sont à l’extérieur sous des tôles. Il y a la salle à manger intérieur et sous un auvent des tables avec des bancs pour manger à l’extérieur. Une autre case juste à côté, lui sert de cuisine, une salle où elle prépare et une autre où elle cuit au feu de bois les rougails ou les carrys. Plus haut encore, sa case à elle. Le tout est entouré d’un jardin, d’un poulailler, le tout pas très rangé. Nous sommes deux ce soir, un couple prévu n’est pas venu, sans se décommander. 

Depuis notre arrivée, j’entame une discussion sur les conditions de vie des habitants de Mafate. Elle m’apporte un livre illustré de photos, qui relate la vie difficile des malfatais et des mafataises dans les années 80. Ce n‘est pas si vieux quarante ans. On y voit sa mère qui servait à la cantine de l’école. Sa maman a mis 12 enfants au monde. Ils vivaient dans une petite maison de bois et dormaient sur de la paille, tatie Jo est née dans la paille. Il fallait chercher l’eau deux fois par jour à la fontaine. Les femmes lavaient le linge dans le fond de la ravine à 800 m de la maison, il fallait y descendre et remonter le linge propre dans des bassines qu’elles portaient sur la tête. En ce temps-là, deux à trois fois par semaine, les habitants allaient troquer leurs fruits, légumes et volailles. Les marchandises étaient portées jusqu’à Rivière des galets ou bien Grand îlet. Les paquets étaient portés sur la tête. La Marche se faisait de nuit en s’éclairant avec des flambeaux de bois d’olive ou d’aloès. Le retour se faisait avec une charge de riz d’environ 15kg. Le riz reste l’aliment de base de la cuisine. 

Je lui ai dit que je resterai bien 3 mois pour écrire chez elle, elle m’a répondu que je ne pourrai pas, car j’en aurais assez de manger du riz tous les jours.

Elle nous sert comme quatre, même le rhum. Elle reste debout près de la table, et se met à raconter. Chaque fois que je suis allé lui demander quelque chose, elle a répondu avec le sourire et a entamé une discussion. Oui elle fait son jardin tout pousse bien sûr, patate songe, brède, manioc, lentilles, gros pois, christophine salade, haricot, aubergine, tomate cerise, tangor, carotte, choux. De temps en temps elle descend à la possession pour faire des courses, elle aussi avec son sac à dos jusqu’à Deux Bras pour attraper un 4×4. Elle met 45’ en courant, elle connaît toutes les pierres, les endroits dangereux, les endroits plats.

C’est une militante. Elle s’engage avec les habitants des îlets pour la préservation de leur espace naturel et culturel. Elle redoute toute cette inflation de modernité. Toutes ces personnes (les zoreilles) qui arrivent et montent des gîtes modernes, et rompent avec les traditions de Mafate.

Chez elle, il y a 3 chiots qui ne sont pas à elle. La mère, une chienne sauvage, est venue ici en suivant des randonneurs, elle a accouché et puis elle est repartie avec les randonneurs. Heureusement d’autres randonneurs sont tombés amoureux de ces chiots, ils vont venir le récupérer. Nous parlons de beaucoup de choses tout au long de la soirée. De la radio locale qui est à l’îlet à bourse où tu peux passer des messages. Des kabars (cérémonies musicales) qui ont lieux quelquefois sous le kiosque plus bas, où tu t’évades en écoutant du maloya. Elle aime cette vie malgré les difficultés, elle aime surtout le contact avec les randonneurs, qui lui a permis de mieux parler le français, elle qui n’est pas aller à l’école. Elle a beaucoup souffert du confinement.

Une photo avec elle, et on repart. Nous quittons Aurére, direction l’îlet à malheur. On l’appelle ainsi, car c’est dans cet îlet qu’a eu lieu le mémorable massacre de noirs marrons, par un grand chasseur d’esclaves enfuis. En descendant vers la ravine qui sépare les deux îlets, nous croisons l’instituteur. Il habite l’îlet à bourse et enseigne à Aurére. Deux fois par jour il marche ou court pour effectuer le trajet entre sa case et l’école, cela doit faire autour une heure aller et en tout, pour lui, il est bien affuté et jovial. Les élèves quittent l’école et le cirque de Mafate pour poursuivre leur étude au collège. S’ils ont de la famille tant mieux pour eux, sinon ils sont placés dans des familles d’accueil. D’après ce qu’on nous a dit, cela ne se passe pas très bien en général. On accuse même certaines familles de toucher l’argent pour l’accueil des collégiens sans vraiment s’occuper d’eux. Et visiblement, c’est le seul dispositif que la collectivité en charge de l’éducation soit en mesure de proposer aux familles. 

L’école se termine le vendredi matin, le collège aussi et reprend le lundi après-midi. Cela permet aux instituteurs de descendre dans la plaine et aux jeunes de rentrer chez eux à pied bien entendu pendant le week-end. Toute la vie de ces familles repose sur la marche, c’est le seul moyen pour se déplacer. 

Compagnie Le Temps de Vivre · Rachid Akbal

Métamorphoses du vivant

4 commentaires sur « Journal de création »

  1. J’ai fait une folie cette année. En plus de mon travail à l’hôpital, je me suis inscrite en première année de licence de philosophie en distanciel. Avant de me coucher hier,j’ai lu les trois premiers textes de Rachida qui m’ont touchée. J’ai parcouru les autres pour en avoir un avant goût. Et j’ai eu un sentiment de magie car les textes parlaient la même langue que mes cours de philosophie qui comprennent des cours de littérature et sociologie. Ils reprenaient des figures universelles : les métamorphoses d’Ovide, l’étude par les sciences cognitives de de l’echolocalisation chez la chauve-souris( est ce que comprendre l’echolocalisation nous permet de sentir ce cela fait d’être une chauve-souris ?), la question de l’esclavage de l’homme par l’homme….Cette semaine les partiels qui ont lieu en présentiel se sont déroulées à la mythique faculté de Nanterre. Un monde dans un monde. Hier mon fils disait de notre chienne assise sur le perron,guettant chaque passant devant la maison: « c’est la seule à être pure ». Oui c’est vrai. Être pure c’est être au monde à l’instant présent , à chaque seconde. Ce qui n’empêche pas de vivre dans le monde actuel ce qui le traverse d’hier et la direction du vent de demain. J’ai retrouvé cette pureté dans les textes, dans chaque texte. A Nanterre aussi, les traces d’hier, et les hommes ,les femmes de demains, et dans leurs disputes d’aujourd’hui, le sourd bruit d’un changement qui ne peut que survenir demain ou conduire à une triste résignation ( conflit entre les étudiants, la direction, les vigiles à chaque entrée d’amphitheatres comme des sphinxes questionnant le destin des étudiants).
    Je vous envois ma gratitude pour ce travail,ce partage, ce site,la place accordée aux lecteurs et leurs commentaires. Zohra

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  2. Merci à Rachid et à toute l’équipe du Temps de Vivre pour ce beau voyage. Quel plaisir de partager les méandres et derives du processus de création, d’explorer ces pensées du vivant aux côtés de Rachid. Dans la continuité de ces rencontres lumineuses, la suite sera belle je n’en doute pas. Je serai ravie de vous retrouver au bout du chemin…

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